Portrait du polyglotte amoureux en infidèle

Avec février reviennent toutes sortes d’idées farfelues : on révère l’amour, on se goinfre de chocolat, et on souhaite le meilleur aux personnes qui portent fièrement le nom d’un obscur marieur.

Il est de mauvais ton, lors de ces célébrations, de parler d’infidélité. C’est pourquoi j’ai sagement attendu quelques jours avant de t’entretenir, cher amoureux des langues, d’un sujet délicat : ton infidélité. Avoue tout : oui, tu délaisses ta langue maternelle pour les chimères vibrantes des langues étrangères ; oui, tu en perds ton français. C’est dommage. C’est même dangereux si tu exerces une profession rédactionnelle. Je ne te jetterai pas la pierre, car je suis aussi coupable.

Aujourd’hui, je t’invite donc à te repentir et à retomber amoureux de ta langue maternelle. Parce que, le 22 février, c’était sa fête, à la langue maternelle.

Les origines de l’infidélité linguistique

Établissons d’abord les faits : durant ton enfance, tu as joyeusement barboté dans quelque(s) langue(s). Ensuite, tu as été scolarisé et on t’a poussé à en apprendre une ou plusieurs autres, « parce que c’est l’avenir ». Avec un peu de chance, tu étais assez doué et tu as survécu à l’épreuve. Tu t’es même dit que tu en ferais bien ton métier. Quelques années ont passé et te voici polyglotte. Comme tu es perfectionniste et passionné, tu « travailles tes langues » avec une régularité qui ferait frémir un métronome en dévorant bouquins, musique, séries, films, articles… Tes loisirs sont linguistiques. Et puis, un jour, tu te rends compte que les langues étrangères, si belles, ont eu raison de ton amour pour ta langue première.

À la recherche de la langue perdue

Eh oui ! À force de fricoter avec de séduisantes étrangères, tu t’es éloigné de toute stabilité linguistique. Si tu vis dans un contexte multilingue, c’est pire : ton infidélité chronique a sans aucun doute entaché ta relation avec ta langue maternelle de calques syntaxiques et lexicaux plus ou moins manifestes, de belles interférences linguistiques.

Ne sois pas honteux, tu n’es pas seul. Les scientifiques ont même donné un joli nom à ce péché répandu : l’attrition linguistique. Très glamour. Ton comportement linguistique est devenu suspect ; il est temps de te reprendre car, « la langue [maternelle], ça compte » (saluons, au passage, un des superbes slogans de la journée internationale de la langue maternelle). Mais comment faire ?

Les retrouvailles

La solution est simple : considère dorénavant ta langue maternelle comme une langue étrangère. Elle l’est partiellement devenue puisque tu la fréquentes moins que tes autres langues. Tu vas donc devoir la séduire à nouveau, la courtiser et lui consacrer le temps qu’elle mérite. Vous avez eu vos désaccords ; il est maintenant temps de vous réconcilier et de vivre à nouveau en harmonie, en couple moderne et ouvert. Comment ? Par le contact. C’est important, le contact. Lis, écoute, regarde, chante, rédige dans ta langue maternelle. Le contact t’a permis de devenir polyglotte ; le contact te permettra de renouer avec l’enfant monolingue qui sommeille en toi. Le contact, c’est la vie. Émotion.

Et toi ?

Alors, toi aussi, tu as non-fêté la journée de la langue maternelle ? Tu te reconnais dans ce portait du polyglotte amoureux en infidèle ? Tu as trouvé la technique ultime pour faire cohabiter tes langues ? Tu t’es embourbé dans tes relations extra-linguistiques ? Explique-nous.


Pour en savoir plus et, surtout, pour briller en société, n’hésite pas à visiter les liens suivants :

(Hervé vient d’ici.)

3 thoughts on “Portrait du polyglotte amoureux en infidèle

  1. Excellent article ! C’est un sujet peu abordé, mais le dilemme est indéniable. J’avoue, je suis tombée sous le charme de l’anglais – mais j’essaie de garder le contact avec le français 😉

    • Merci pour ton commentaire, Jennifer !
      Effectivement, on ne parle pas souvent de l’attrition linguistique – alors qu’on a souvent bien conscience des calques linguistiques et autres bizarreries mignonnes -, et encore moins des moyens de la contrer…
      C’est aussi l’anglais que je travaille le plus, mon espagnol bat de l’aile pour le moment. Du coup, même si je baigne dans un univers francophone, je me “force” à lire en français tous les jours. J’essaye aussi d’analyser les sous-titres des séries que je regarde : et un exercice de critique traductologique gratuit, un ! Ça me fait d’ailleurs penser à ton article sur la lecture comparée de Howl’s Moving Castle ! (ici, pour les curieux)

  2. Vraiment intéressant !
    Oublier sa langue maternelle c’est oublier ses origines, comment alors aller à la rencontre des autres?

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